François-René Rideau (fare) wrote,
François-René Rideau
fare

  • Music:

Madame Brouette

Madame Brouette a été pour moi une excellente surprise. Un homme rentre le matin chez son amie, visiblement après une beuverie prolongée et costumée; une altercation, un coup de feu, il ressort titubant et meurt; la police arrive et enquête. Tout le film est alors fait de retours vers le passé, racontant l'histoire de cette femme, Madame Bourwette (tout le monde n'a pas eu la chance de faire des dictées à l'école), petite vendeuse ambulante de primeurs qui rêve d'ouvrir son propre restaurant.

Avec son ton léger, très vivant, ponctué par les chants des griots, Madame Brouette est un conte de fée réaliste qui ne tourne pas rond, un condensé de la société sénégalaise et de ses drames structurels, et une ode à la vie qui reprend toujours le dessus malgré tous les obstacles. Le film sent le manque de moyen et l'amateurisme d'une partie de la production; mais loin de chercher à le cacher ou à le nier, le film en prend son parti, et le tourne en un avantage, une note de spontanéité et de vérité, prise avec humour. En fait, comme c'est un film sur la vie dans un pays pauvre, cette pauvreté survécue avec brio est l'objet même du film autant que son cadre. (Spoiler Alert: la suite de cet article révèle trop de l'histoire du film.)

La jeune femme tombe amoureuse d'un policier flambeur et séducteur, beau garçon, beau parleur, immoral et viveur -- dont la fin tragique constituait le début du film. À travers le destin de l'héroïne est alors évoqué le sort peu enviable des femmes, dont le statut inférieur est consacré par la religion, soit qu'elle soit invoquée dévotement ou hypocritement. Vendeuse journalière, divorcée, s'occupant seule de sa fille, Madame Brouette donne aussi de l'argent à son père qui l'héberge, homme très pieux, ancien combattant pensionnaire de l'armée française. Quant au divorce, une scène montre comment une amie de l'héroïne est répudiée par son mari et chassée de la maison, ainsi que le permet simplement l'Islam, sous une bordée d'insultes. Comme elle tombe enceinte de cette union hors mariage, Madame Brouette est reniée et chassée de la maison par son père musulman dévôt. Son amant ne voudra pas assumer et la prendre chez elle, tout en lui trouvant une chambre provisoire, réquisitionnée au patron d'un bordel. Le film offre quand même aux femmes une vengeance rêvée qu'elle n'ont pas habituellement: l'amant indigne trépasse au début du film, cependant que le mari de l'amie, accueillie par Madame Brouette, vient vainement la supplier de revenir. Les hommes n'ont pas de rôle glorieux; le seul espoir en eux est représenté par un jeune garçon de huit ans, qui tombe amoureux de la fille de l'héroïne, qui a le même âge, et qui est montré de façon mi-cocasse, mi-solennelle.

L'autre thème majeur du film est la corruption du pouvoir à tous les niveaux, décrite par le menu. On voit donc les policiers racketter les honnêtes gens, souvent en nature (en boissons pour les tenanciers, en sexe pour les prostituées, en courses pour les taxis, etc.), tout en s'acoquinant avec les vrais malfrats, et en étant serviles devant les hauts fonctionnaires. Est aussi montrée la contrebande, seul moyen (honnête mais illégal) que l'héroïne trouve pour sortir de l'impasse et réaliser son rêve; le parcours est semé d'embuches, mais une fois l'affaire conclue, on ne reprochera jamais un délit qui impliquerait des personnes protégées. Par contre, pour démontrer le pouvoir qu'il a sur elle, le policier reprochera à l'héroïne de ne pas avoir de licence pour exercer son nouveau métier. Elle lui rétorque qu'elle a passé une semaine à faire le tour de diverses administrations, arrosant chaque fois les fonctionnaires de billets de 1000 francs, et qu'elle a abandonné quand on lui a demandé de coucher. Si vous avez lu Hernando de Soto vous ne douterez pas un instant que cette situation est une description de choses courantes dans tout le tiers-monde, et qui participent crucialement de l'arriétation des pays concernés.

Je pourrais en raconter plus, mais j'en ai déjà dit plus qu'assez. Je vous laisse découvrir un bon moment de magie nègre, débordant de l'exhubérance de l'Afrique.

Tags: africa, art, dynamism, fr, libertarian, movies, recommendation, statism, storytelling
Subscribe
  • Post a new comment

    Error

    Anonymous comments are disabled in this journal

    default userpic

    Your reply will be screened

    Your IP address will be recorded 

  • 1 comment