François-René Rideau (fare) wrote,
François-René Rideau
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Aux sources du sophisme...

Dans une discussion rationnelle, chacun explore la structure conceptuelle de l'autre -- mais aussi la sienne propre, qui restait souvent implicite jusqu'à être révélée par la confrontation. Cette structure est caractérisée par ses distinctions et ses identifications, c'est-à-dire par la façon dont on distingue ou identifie les situations en leur appliquant le même concept ou un concept différent. L'interlocuteur rationnel tente de comprendre ces distinctions et identifications, avant de pouvoir juger si oui ou non elles lui sont pertinentes -- c'est-à-dire propres à faciliter et améliorer le processus de décision et d'action humaines.

En dialectique éristique, par contre, le rhéteur, l'interlocuteur irrationnel ou l'escroc, voit la discussion purement comme l'occasion d'avoir raison, comme un conflit où il s'agit de réduire l'autre à quia, et sinon de le convaincre, du moins de le discréditer auprès des spectateurs qui comptent -- ces spectateurs étant le plus souvent la tribu du rhéteur. Le rhéteur va alors considérer le discours de son contradicteur comme une agression par rapport à sa propre structure conceptuelle, ou par rapport à celle du public qu'il tente d'impressionner -- structure que nous appelerons structure domestique. Plutôt que de considérer la structure conceptuelle de l'autre en tant qu'entité autonome, il va alors projeter le discours de l'autre sur la structure domestique, et s'efforcer d'en démontrer l'incompatibilité, ce qui n'est en général pas particulièrement difficile: sinon les deux structures seraient identiques. Le rhéteur n'aura va alors mélanger les concepts et identités de l'interlocuteur avec les concepts et identités domestiques, et aboutir à une contradiction, à partir dequel moment il pourra insulter à loisir l'interlocuteur de défendre des positions absurdes qu'il ne tient pourtant pas.

Ainsi, s'interlocteur A avance soutient l'idée IA, le rhéteur B va effectue des inférences à partir de cette idée et des idées domestiques IB, pour obtenir une contradiction IC. Bien sûr, cela n'implique aucune contradiction dans la théorie que B fait croire à son public qu'il critique (ce public pouvant comprendre lui-même), c'est au contraire un sophisme de la part de B, le mélange des genres, la confusion sémantique, issue d'un glissement sémantique entre les concepts utilisés par A et ceux utilisés par B.

Beaucoup de personnes commettent constamment ce genre de sophisme sans même s'en apercevoir. En fait, la plupart des humains sont handicapés mentaux (de naissance ou par atrophie acquise, c'est souvent difficile à dire), et incapables de ne pas commettre ce sophisme. Leur mentalité pré-conceptuelle, voire pire, anti-conceptuelle, les empêche de raisonner de façon abstraite sur des concepts. (Sur cette mentalité, lire de Ayn Rand, la série d'essais publiés derrière l'essai-titre Philosophy: Who Needs It?.) Ils ne peuvent utiliser que les concepts qu'ils ont accepté comme vrais, qui font partie de leur propre vision du monde. Ces concepts sont pour eux des absolus, et souvent l'association entre ces concepts et les mots qu'ils emploient pour les dénoter est aussi un absolu qu'il serait absurde ou sacrilège de mettre en question. Ils sont tout simplement incapables d'imaginer que d'autres puisse avoir des distinctions et identifications différentes; les notions de concept, de distinction et d'identification leur échappent. L'autre est nécessairement un fou dangereux, un méchant, un serviteur du Mal, pour proférer de telles absurdités ou de tels sacrilèges. Or, incapables de manipuler les concepts, ils sont donc incapables de les choisir consciemment, même s'ils peuvent parfois les faire évoluer inconsciemment. Ils sont donc à un degré d'avancement moindre sur l'échelle de l'évolution de l'homme comme animal moral. Cette déficience mentale est une sorte d'insanité au sens de la sémantique générale, où le fou, incapable de faire la distinction entre réalité (objective) et représentation de la réalité (subjective), croit que ses propres inférences sont un reflet direct de la réalité plutôt que de sa propre représentation de la réalité seulement; il projettera donc ces inférences sur autrui, les croyant naturelles. La confusion mot-concept est du même ordre.

Quand cette déficience mentale n'est que de défaut d'acquisition de quelqu'un qui n'a pas été confronté et habitué à la pensée conceptuelle, ou quand elle est acquise plutôt qu'innée, fruit d'un abrutissement répété, alors il est parfois possible de la corriger, au prix d'un apprentissage ou d'une thérapie plus ou moins difficile -- à condition que le déficient veuille bien en faire l'effort.

Ainsi, une méthode pour faciliter la discussion conceptuelle est de préfixer les mots: pour qu'il n'y ait pas d'ambiguité sur le fait que chacun parle de sa structure conceptuelle, et pour permettre de différencier le discours et le questionnement sur la structure de l'un du discours sur la structure de l'autre, on peut préfixer chaque concept disputé d'un préfixe identifiant la personne dont le point de vue est discuté. L'interlocuteur A... parlera du A-droit, de la A-morale, etc., pour sa conception du droit, de la morale, etc. De même, l'interlocuteur B... parlera du B-droit, de la B-morale, etc. Cela permettra non seulement de désambiguer les termes de la discussion et d'éviter des confusions sémantiques, mais aussi de simplifier singulièrement le débat par rapport à des circonlocutions lourdes comme "ta conception du droit", "la morale selon toi", etc. A... fera autorité sur la structure des A-concepts; B... fera autorité sur la structure des B-concepts. Par contre, B... pourra toujours mettre en cause la cohérence interne, l'adéquation au réel, la pertinence des idées de A...: la structure de tes concepts mène à des contradictions internes, l'application de tes concepts au monde réel mène à l'échec, tes concepts n'ont aucune incidence possible sur le réel.

Cependant, nombreux sont ceux qui ont les capacités intellectuelles pour mener des discussions conceptuelles, mais avec qui il sera pourtant impossible d'avoir de telles discussions tellement ils sont infatués de certains aspects de leur conception du monde, qu'ils estiment naturelle et la seule possible. Ces fats se retrouvent souvent parmi les légistes de tout poil, théologiens des religions du livre, et autres exégètes de textes sacrés ou de littérature profane, jouant sur les mots magiques de ces textes sacrés, et tirant leur suffisance et leur amour propre de leur capacité à trouver des interprétations et combinaisons à ces mots. La désacralisation des textes ou problématiques qu'ils passent tant de temps à retourner dans tous les sens serait un trop grand coup à leur égo, et ils se réfugieront derrière quelqu'autorité sociale ou religieuse, souvent derrière leur propre statut, pour balayer d'un coup toute suggestion que leur sujet d'étude n'est pas pertinent. Notons bien que ce qu'ils rejetteront le plus violemment n'est pas la critique du texte de référence; c'est au contraire un jeu auxquel ils excellent, et durant lequel ils auront vraisemblablement développé des thèses parfois farouchement opposées aux interprétations courantes du texte; et ils pourront ainsi avoir des mots très durs sur les idées que les ignoramus (y compris la plupart des pratiquants des textes) peuvent avoir sur ces textes. Non, ce qui les mettra hors d'eux sera le rejet explicite de la pertinence de l'objet de leur infatuation: un simple contradicteur leur donne un sentiment d'importance; un contradicteur de la pertinence de leur propos les diminue. Face à une remise en question quelconque de cette pertinence, ils abandonneront toute la rationalité et la logique avec laquelle ils sont capables de manipuler leurs textes sacrés, pour revenir à la pensée pré-conceptuelle, voire à un fonctionnement essentiellement limbique du cerveau.

Le fonctionnement limbique du cerveau, le degré zéro de la pensée, consiste essentiellement en un effort de classification en entités reliées émotionnellement en alliances-oppositions symétriques, plutôt que rationnellement en causes-conséquences orientées. Le limbique peut parfois manipuler un grand nombre d'entités, distinguées par des critères complexes; mais il est essentiellement incapable de réfléchir en termes de causation; seulement en termes de corrélations, d'alliances et d'oppositions. La dynamique du monde lui est étrangère, il ne peut réfléchir qu'en termes statiques. C'est le mode de proto-pensée typique des socialistes, tel que je le dissèque par exemple dans mon article Schizophrénie socialiste. Pire que pré-conceptuel, le limbique est anti-conceptuel. Il n'est même pas capable des raisonnements causaux qu'un pré-conceptuel sait effectuer avec ses concepts pseudo-absolus. Il n'a de préconcepts que ceux nécessaires à sa survie, acquis par mimétisme plutôt que par réflexion. Être capable de manipuler un fragment conceptuel assez pour commettre le sophisme du mélange des genres serait un progrès intellectuel extraordinaire pour le limbique.

Ces distinctions entre capacités émotionnelles, préconceptuelles et conceptuelles chez l'homme sont connues, même si je ne connais pas de traité qui les traite toutes simultanément et/ou systématiquement. Ce qui est intéressant est la façon de laquelle l'un des trois modes (ou plus) domine la façon par laquelle chaque individu approche les dissonances cognitives, et la connaissance en général. La discussion rationnelle n'est possible qu'avec des esprits non seulement capables de pensée conceptuelle, mais fonctionnant effectivement en mode conceptuel.

Le défi du pédagogue est de faire entrer son public dans un mode conceptuel, ce qui demande tout un travail émotionnel et préconceptuel en amont -- travail qui de plus varie selon le public visé. Tôt ou tard, il faudra que je m'attèle à acquérir les compétences correspondantes. (Le fil rouge à suivre semble être de l'art de la vente; intéresser le public, fût-ce à des idées, c'est du marketing). Pour l'instant, j'ai déjà fort à faire à exposer les concepts.

Tags: argument, black magic, cognitive dissonance, convincing, epistemology, essays, fr
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