François-René Rideau (fare) wrote,
François-René Rideau
fare

(Dé)Sélectionner l'intelligence, I

Pour expliquer l'intelligence relativement et statistiquement supérieure des ashkénazes par rapport à d'autres populations (et notamment les sépharades), il est fréquent de chercher des explications en termes de sélection parmi eux. Mais il faut aussi examiner la sélection inverse chez les autres!

Reprenons d'abord la sélection. On croit savoir par des analyses d'ADN que les ashkénazes se seraient mariés à une époque avec des filles slaves. Si on voulait une explication bêtement mécaniste directe de cette différence, on pourrait supposer l'incident suffisant en soi, de par une combinaison mécaniquement porteuse d'intelligence de gènes féminins (genre mtDNA) et de gènes masculins (genre gène Y), mais c'est tiré par les cheveux -- d'autant plus que les ashkénazes semblent aussi plus intelligents que les slaves; il faudrait qu'à une certaine génération, ils aient tous sacrément bien choisi leurs compagnes, et/ou qu'ils aient déjà tous été intelligents, où qu'il descendent tous d'un même couple. Or, si un accident génétique est la composante nécessaire de toute évolution, en général, il n'apparaît pas simultanément dans toute une population, et n'est donc pas suffisant; c'est le mécanisme de la sélection qui propage les bons accidents par rapport à tous leurs rivaux (et qui définit en fait a posteriori la bonté des accidents). Sans pression de sélection, l'accident génétique ne se propage pas et reste localisé. Les ashkénazes ont donc vraissemblablement favorisé l'intelligence parmi eux. L'hypothèse la plus courante serait que leurs coutumes favorisaient ceux qui brillaient aux études talmudiques et autres joutes bibliques, même s'ils ne finissaient pas rabbins. Mais en quoi diffèrent-ils en cela des sépharades, qui partageaient a priori la même culture, et n'ont pas cru en intelligence par rapport aux populations les entourant? Peut-être l'isolement génétique accru des ashkénazes après cette séparation? Peut-être qu'en terre d'Islam, il y avait une répression différentielle contre les intellectuels parmi les juifs, cependant qu'en terre chrétienne, les pogroms étaient plus indifférenciés? Ou au contraire une assimilation différentielle (conversion plus facile) retirant les plus brillants de la sélection interne, cependant que chez les chrétiens, les plus brillants étaient forcés de rester juifs? Je n'en sais pas assez pour faire plus que lancer des hypothèses.

Mais pour que la sélection soit plus rapide chez une population que chez une autre, il faut aussi que l'autre population ait moins de pression de sélection? Pourquoi est-ce que l'intelligence n'était pas sexy chez les autres? On sait par exemple que les bulgares du huitième siècle mettaient à mort les individus jugés trop malins (zut, je ne retrouve plus le lien!? En cherchant sur google "too clever" death primitive tribe, je trouve ce lien The Thirteenth Tribe, by Arthur Koestler, I, Rise and Fall of the Khazars). J'ai entendu des choses du genre pour d'autres tribus des steppes d'Asie centrale; les brimades contre les intelligents sont fréquentes dans les quartiers défavorisés d'Europe et d'ailleurs (ce qui joue sans doute dans la permanence de l'arriération de ces quartiers). Ça m'a rappelé la visite récente de l'abbaye de Silvacane, et le fait que dans une grande partie de la chrétienté pendant longtemps, pour pouvoir se livrer à la moindre activité intellectuelle poussée sans être persécuté par l'église, il fallait rentrer dans les ordres et se retirer du pool génétique (certes, on pouvait avoir une vocation tardive; mais justement, les plus précoces seront les plus prompts à gagner leur Darwin Award).

C'est la perte de pouvoir de l'église, par la concurrence politique entre les seigneurs et l'émergence d'une bourgeoisie prospère qui ont permis à davantage de personnes d'utiliser leur intelligence à prospérer dans le monde, et ont quelque peu relancé la sélection de l'intelligence à la Renaissance (l'église chez les juifs a perdu son pouvoir temporel depuis la conquête d'Israël par Nabuchodonosor, soit une vingtaine de siècles auparavant). On peut conjecturer que les phénomènes sous-jacents à l'effet Flynn ont dû commencer à se généraliser à cette époque dans les villes, puis à la fin de l'ancien régime pour les campagnes, la prospérité libérant les esprits dans un cercle vertueux de sélection pour davantage d'intelligence qui apporte davantage de prospérité. Les différences d'intelligence parmi les diverses populations humaines peuvent être partiellement expliquées par l'avance ou le retard des unes et des autres dans l'adoption d'une culture incluant une pression de sélection pour l'intelligence plutôt que pour la normalité -- par une morale de réussite individuelle plutôt que d'adhérence tribale au groupe.

NB: Que l'intelligence soit un objectif moral n'est pas une évidence partagée par tous, et il reste à démontrer qu'il soit partagé par la nature dans quelque chose qui soit plus qu'une niche éphémère. Ephémère ou pas, c'est cependant une niche à laquelle je m'identifie volontiers. C'est le propre de l'être rationnel que de choisir les mèmes par lesquels il se laisse conquérir.

Tags: evolution, fr, intelligence, jews, religion
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