François-René Rideau (fare) wrote,
François-René Rideau
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L'Abbaye de Silvacane

Ce vendredi, je visitai en charmante compagnie l'Abbaye de Silvacane, à La Roque d'Anthéron.

Au XIIe siècle, des moines intégristes déçus par la dérive séculière de l'ordre des Bénédictins prêchaient le retour à la stricte application de l'austère règle de Saint Benoît (VIIe siècle) pour une vie spirituelle plus pure et véritablement détachée du monde, y compris ses délicieuses confessions publiques quotidiennes (les communistes n'ont certes pas inventé l'auto-critique idéologique). Ils fondèrent une abbaye à Cîteaux, d'où essaima bientôt l'ordre cistercien, qui au faîte de sa gloire compta sept cent abbayes, dont celle de Silvacane. Mais une fois de plus, la réalité se fout pas mal des délires des mystiques, et le résultat fut loin du détachement rêvé. La vérité ne vient en conquérant que chez ceux qui ont perdu l'art de la recevoir en amie dixit Tagore; les mystiques n'ont pas cet art.

Pour qu'une vingtaine de moines puisse vivre entre détachement spirituel et travail manuel, organiser une messe tous les 3 heures, vivre dans un certain dénuement, copier et illuminer des textes sacrés, et tout cela dans un bâtiment en pierre capable de faire écho à leurs chants et d'exprimer leur idée de la grandeur de Dieu (tm), il fallait d'énormes capitaux donnés par toute sortes de gens humbles et puissants, et surtout par quelques seigneurs avides d'acheter une place plus près de toi mon Dieu (tm) après leur mort; il fallait aussi le travail de centaines de frères convers, et le commerce avec toute la région des produits et services que l'abbaye et les moines étaient capables de produire. Cela coûte très cher de faire vivre Gandhi dans la pauvreté observa un jour Sarojini Naidu. Il n'était pas le premier.

Et si tout ce commerce mondain ne suffisait pas, la politique s'en mêlait bientôt, le pouvoir de taxer ces richesses précédentes devenant l'enjeu de luttes d'influence entre seigneurs locaux, ordres religieux rivaux et hiérarchie catholique. D'associations volontaires de moines, les abbayes se sont vite donc muées en lieu de contrôle social des gens aspirant à un monde plus juste, ainsi qu'en réservoir génétique pour familles aristocratiques régies par la primogéniture. Le rayonnement spirituel de ces abbayes n'a pas survécu à la renaissance, qui offrait aux intellectuels en herbe d'autres voies d'épanouissement que le pseudo-détachement religieux, tout en rendant obsolète la médecine mystico-rebouteuse qui avait rendu les moines populaires dans les campagnes (il faut dire que leur concurrence laïque avait été éliminée en déclarant tout rival sorcier ou sorcière combustible).

Que reste-t-il de tout cela? Des murs vendus par l'Etat en 1791, pour être rachetés à prix d'or par le même Etat en 1845 pour l'église (sous l'impulsion de l'inénarable Prosper Mérimée), puis en 1945 pour le reste, et restaurés à grands frais jusque récemment. Quand on aime, on ne compte pas -- d'autant moins quand il s'agit de l'argent des autres. Aussi, on ne s'emmerde pas avec l'argent du contribuable, dans la fonction publique. Une aile de l'abbaye a même longtemps servi de logement de fonction à l'administrateur. Quel dommage pour lui que les travaux soient finis!

Au final, un témoignage de la bêtise humaine, sauvé de la nullité transcendantale par les concerts qui se déroulent parfois dans son acoustique propice aux choeurs, notamment lors du fameux festival de la Roque d'Anthéron. Mais aussi sans doute un exemple intéressant d'architecture romane tardive, où chaque élément de l'édifice bâti sur 150 ans est différent de chaque autre, construit par des ouvriers différents, une année différente, avec des techniques différentes en perpétuelle évolution, au fil du temps et des compétences des bâtisseurs. Pas de plan précis, mais une idée générale du but à accomplir, les contraintes du terrain (rocher pentu), les contraintes de fonction (église, cloître, etc.), et surtout les contraintes émergeant de la croissance organique de l'édifice. Des parties détruites, reconstruites ou modifiées par ce qu'on s'est aperçu après coup qu'elles ne pouvaient pas cadrer avec le reste (avec un rappel que le style gothique a été initialement conçu par des bâtisseurs romans -- doh! -- encore une fois, le facteur limitant pour l'expression humaine aura été la technologie). -- Et pourtant, elle tourne! Enfin, puisqu'on parle de monument, il tient encore debout (quoique, après moult réfections). Au final, le monument vaut plus par la masse de matériaux et de travail que par une quelconque ingénuité dans sa conception. Bref, un bon rappel de ce que dans le bâtiment comme dans le logiciel, à construire sans avoir de vision architectonique, on obtient laborieusement un résultat médiocre à prix défié par toute concurrence.

Tags: abbey, bureaucracy, fr, mysticism, provence, religion, silvacane, stupidity, travel
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