François-René Rideau (fare) wrote,
François-René Rideau
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Courtoisie, Droit Naturel et Libéralisme

Ceci est une réponse à un message point-godwin reçu sur la mailing-list rationalistes-autrichiens, en réaction à une intervention aussi enflammée qu'argumentatoire dans laquelle je démontrais par l'exemple que toutes les règles de comportements ne se valent pas à un jeune relativiste qui niait le processus de découverte du Droit. J'y discute les notions de courtoisie, de règles de comportement, de tradition, d'innovation, de Droit, de Libéralisme, etc.

Cher Anabase Xenos,

sur la liste rationalistes-autrichiens, tu assénais en termes catégoriques que non seulement tu ne comprenais pas la notion de découverte du Droit, mais aussi que les règles du Droit étaient purement arbitraires. En réponse, je t'ai traité de ducon relativiste, qui non content d'être personnellement ignorant, prêchait la bêtise en niant la possibilité même de connaissance chez autrui, tout en te prévenant qu'une réaction outragée de ta part serait la reconnaissance performative de l'existence de règles non arbitraires. Tu as réagi par un anathème, me traitant ainsi que les autres libéraux de totalitaires, et nous comparant aux nazis, entre autres noms d'oiseaux.

Tu es en colère? Bien. Exprime tes sentiments! Non, nous ne t'en voulons pas. D'ailleurs, comme tu vois, je ne me moi-même suis pas privé. Ça fait du bien, non? Et maintenant que tout est sorti, réfléchissons un peu, veux-tu? Aucun sentiment plus mauvais ne sortira, et si nous avons mutuellement supporté ce clash initial, le dialogue devient possible. (Paraît-il, il est habituel dans certaines cultures africaines de s'injurier ainsi du pire que l'on pense, et le plus sincèrement du monde, en guise d'accueil. Le reste de la rencontre ne peut alors que se passer le plus amicalement du monde, tout le mal étant sorti.)

Je t'ai injurié, tu t'es offusqué. Y a-t-il une bonne raison à cela, ou as-tu réagit de manière aussi injustifiée qu'irrationnelle? Y a-t-il donc des règles de courtoisie? Faut-il les respecter? D'où sortent-elles? Sont-ce des règles naturelles? Si elles sont purement arbitraires, tu vois bien qu'il n'y a pas de raison particulière de les respecter -- et inversement, pas de raison particulière de s'offusquer de leur non-respect. Bien sûr, si tout était arbitraire, tu pourrais arbitrairement t'offusquer; mais ce serait arbitraire, et tu pourrais tout aussi bien me remercier, ou t'offusquer de tout autre chose -- par exemple du fait ce qu'il y ait des chiffres impairs dans l'heure de mon message en réponse. Réciproquement, s'il y a une raison particulière de les respecter, et de s'offusquer de leur violation, alors c'est que ces règles ne sont pas purement arbitraires. On dit de règles qui ne sont pas purement arbitraires qu'elles sont naturelles. Si le mot te choque, propose-z-en un autre; mais le concept demeure, lui, et c'est à lui et à nul autre que je fais référence en parlant de règles naturelles.

Dire de telles règles qu'elles sont naturelles, ne signifie évidemment pas qu'elles sont innées, et que leur respect est automatique. La notion même qu'elles puissent être violées sous-entend qu'elles ne le sont pas (à moins de prétendre que ceux qui les violent soient des mutants hors-norme). D'ailleurs, si elles étaient innées et faisaient parties de la nature humaine, on parlerait de lois du comportement (par exemple, le fait de manger pour calmer sa faim), et non pas de règles de comportement. Non, de telles règles ne sont pas innées et doivent donc être acquises. Et avant que la moindre personne puisse acquérir la moindre d'entre elles, de par la culture ambiante, la famille, ou toute autre source, elles doivent être découvertes par des personnes participant de cette culture, de cette famille, ou autre source. Autant en est-il des règles présidant au travail de potier ou de menuisier: ce sont des règles naturelles, tenant à la nature même de l'activité considérée, aux contraintes intrinsèques qui sont les siennes. Et ces règles, elles aussi, ont dû être découvertes, en temps et en heure. Les règles d'interaction sociale efficaces sont des compétences qui pour naturelles qu'elles soient, doivent être trouvées et apprises.

Nous autres libéraux pensons que la courtoisie est optionnelle entre étrangers, c'est-à-dire qu'il ne saurait être question d'utiliser la force pour la faire respecter. Chacun peut donc à sa guise choisir en quelles circonstances la respecter ou non. D'ailleurs, n'étant pas mise en oeuvre par la force, la courtoisie n'a pas besoin d'une définition rigide, et n'en possède pas; elle est donc effectivement une affaire de circonstances, toute variable. Nous libéraux reconnaissons toutefois que la courtoisie est fort utile pour tisser de bonnes relations. Nous savons cependant qu'elle ne consiste pas en un simple choix de mots, mais aussi et surtout en une attitude d'ouverture; en tant que rationalistes, nous considérons que pire que toute insulte verbale, est l'insulte à l'intelligence par un interlocuteur -- insulte qui commence toujours par le mépris de sa propre intelligence. Nous savons ainsi que le choix de mots peu chargés émotionnellement, pour utile (selon les circonstances) qu'il puisse être entre étrangers, redevient inutile une fois une excellente relation tissée, l'amitié se prouvant alors en actes plus profonds que les paroles, qui peuvent alors reprendre un degré de liberté. Nous savons enfin que la décharge émotionnelle fait partie de toute conversation, et qu'il faut savoir l'utiliser elle aussi.

Règles de courtoisie circonstantielles, non-emploi de la force à leur sujet, rationalisme, etc.: s'agit-il là de règles arbitraires? Non, ce sont des règles naturelles, au sens où elles ont une efficacité intrinsèque, due à la nature humaine, comparativement à leur omission voire pire à leur négation. L'humanité a mis du temps à découvrir ces règles, et malheureusement certaines cultures ne les ont pas encore découvertes: par exemple, un Albanais ou un Tchétchène (et il n'y a pas si longtemps, un Corse) pourrait de par son éducation se sentir obligé de tuer quelqu'un qui selon lui l'aurait regardé de travers; d'où de nombreux drames stupides dus à l'immigration albanaise dans des pays de culture moins rigide, où l'on peut dévisager quelqu'un sans arrière-pensée.

Le fait même que l'on doive découvrir les bonnes règles de comportement signifie qu'il est possible de se tromper; l'erreur est alors relative à une amélioration potentielle -- non pas la violation d'un édit arbitraire d'une volonté supérieure, mais simplement le symptôme d'une amélioration possible compte tenu des lois de la nature (laquelle possibilité est connue ou du moins affirmée par celui qui appelle erreur un comportement donné). Il y a donc un processus de découverte de ces règles, qui lui-même dépendra d'un processus d'accumulation et d'amendement de règles, appelé tradition. Ce processus sera espérons-le progressif, et non pas stationnaire ou rétrogressif. S'il y a variété, la rétroaction de l'univers favorisera différentiellement ceux qui respecteront des jeux de règles meilleurs par rapport à des jeux de règles moins bons, -- par définition même de bon, -- permettant ainsi ce progrès.

Les règles que l'on fait respecter par la force constituent le Droit. Parmi ces règles, certaines ont une efficacité intrinsèque, liée à nature humaine -- on dit qu'elles sont naturelles. L'ensemble de ces règles naturelles constitue ce que nous autres libéraux appelons le Droit Naturel. Comme les règles de courtoisie ou les règles de poterie, ces règles du droit doivent être découvertes. Ce ne sont donc pas des règles innées, lois du comportement, mais bien des règles à acquérir, parce que bénéfiques à ceux qui les adoptent. Et là encore l'erreur et l'amélioration, -- principes inséparables, -- sont possibles. Et là encore, nous autres libéraux affirmons que le principe du progrès est dans la rétroaction de l'univers, dont la reconnaissance juridique constitue la propriété, conjugaison de la liberté et de la responsabilité.

En Droit comme dans d'autres domaines, on peut faire appliquer de mauvaises règles, et manquer d'appliquer de bonnes règles. On peut découvrir que certaines règles sont meilleures et faire progresser une tradition. On peut tenter d'étudier systématiquement les bonnes règles, pour que ce progrès se fasse par découverte scientifique avec la sanction directe de la raison, plutôt que par tâtonnements successifs avec la sanction indirecte de l'expérience. Avec une théorie correcte, le progrès de la tradition sera rapide progressif point par point, alors qu'avec une pratique sans théorie il sera lent et inégal, ne se faisant qu'à travers un feedback global. Le danger bien sûr est une théorie fausse, menant à des erreurs systématiques, voire à une régression programmée.

Le libéralisme est une tradition de découverte des règles du Droit Naturel, articulée autour des notions juridiques d'individualité, de liberté, de responsabilité et de propriété, d'agression et de défense contre l'agression, de justice restitutive, etc. Au contraire de toutes les idéologies politiques, et aux antipodes des totalitarismes auxquels tu nous compares, nous dénions la légitimité de l'emploi de la force par quiconque (y compris par des prétendus représentants de Dieu, du Peuple, ou autre) pour imposer ses préférences à autrui; et nous proposons le critère d'une propriété naturelle née de l'identité individuelle, de la création et du libre échange comme délimitation de l'espace juridique de liberté de chacun, dont la violation par autrui légitime une défense et justifie une restitution.

Tu peux penser que le libéralisme est faux, qu'il va dans une mauvaise voie; mais avant de le penser, il serait sage de ta part de te renseigner sur son contenu spécifique, et d'étudier le sujet du Droit Naturel en général. Et avant toute autre chose, ce que tu ne peux ignorer, si tu veux débattre du libéralisme, c'est la nature de son propos, son objet, sa démarche, etc. -- les concepts auxquels il s'applique, la catégorie dont il fait partie, par opposition aux catégories dont il ne fait pas partie. Sinon, toutes tes critiques seront à côté de la plaque, pour la simple et bonne raison qu'elles ne pourront pas s'adresser au libéralisme en tant que tel, mais seulement à un fantasme que tu te fais du libéralisme (fantasme bien commun, certes); tu ne feras que combattre une projection de tes propres angoisses, sans rapport aucun avec cette tradition dont nous nous réclamons.

Tags: argument, discovery of law, dynamism, epistemology, essays, evopsy, fr, justice, libertarian, natural law, objectivism, politeness, relativism
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