François-René Rideau (fare) wrote,
François-René Rideau
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Vengeance aveugle

Il y a deux semaines, je suis allé voir un film de Samouraï, Zatoïchi. Une histoire classique remise au goût du jour; j'aime beaucoup. (Attention, spoilers dans la suite du texte.)

Je suis allé voir le film en famille, et ne me suis aperçu qu'il s'agissait d'un film de Takeshi Kitano qu'en voyant le générique. Bonne surprise. Mais en même temps, pas mal de déjà vu. Bref, du bon et du plus contestable, mais toujours les mêmes points typiques de Kitano. Derrière son air placide et détaché, Kitano est un vrai cabotin. Il aime faire des clins d'oeil au public, et aime ne pas se prendre trop au sérieux, tout en en gardant l'air. Mais on ne l'aime pas moins pour ça. Enfin, il y a son approche toute particulière à la violence. Aussi, il est intéressant de voir ce que le style Kitano donne sur ce genre particulier qu'est le film de Samouraï.

L'histoire est une histoire de samouraï tout à fait classique, qui reprend tous les poncifs du genre. Mais comme on n'a pas souvent l'occasion d'en voir, ça fait toujours plaisir. En plus, dans ce film, tout l'intérêt est dans le traitement de la chose. Le public le connaît le genre par coeur, et Kitano le sait parfaitement, alors il se permet de prendre du recul, de faire du second degré. Aussi, la narration est un peu décousue, et fait de nombreuses élisions; à quoi bon raconter ce que le public peut deviner, et sur lequel il n'y a rien de nouveau à dire? Laissons donc le public imaginer, et concentrons-nous sur ce que nous avons à dire d'original. Sage décision. Ainsi, Kitano peut concentrer sa réalisation sur l'essentiel, sautant tout ce qui est secondaire, et laissant juste assez de substrat pour que le public puisse identifier chacun des stéréotypes, et remplir les trous. Mais Kitano ne fait pas référence qu'aux films classiques du genre; il fait un gros clin d'oeil à Rutger Hauer (sans vouloir en dévoiler beaucoup sur le film, vous avez pu remarquer sur l'affiche que Zatoïchi est blond, non?), mais aussi à Fred Astaire (aie, cette fois-ci j'en ai trop dit!) et plein d'autres clins d'oeil encore que je ne saurais tous identifier.

Mais il est impossible de discuter un film Kitano sans parler de sa relation toute particulière à la violence. De par son passé personnel de gangster autant que par sa culture japonaise, Kitano a une approche de la violence bien différente de celle qui nous vient d'Hollywood mais aussi de Hong-Kong; il ne chorégraphie pas de longues bagarres avec des centaines de coups qui ne font pas mal et laissent un mort qui n'a pas de sang ni de blessure, et qui pourrait presque se relever tout fringant si on lui disait "couper". Pas de long combat contre le grand méchant qui mène un temps le combat, et finit par tomber du haut du donjon ou par s'empaler (ou les deux), non sans avoir entre temps perdu son arme et l'avoir ramassée avec la complaisance du preux chevalier (à moins que le chevalier ne perde la sienne et la retrouve malgré la perfidie du méchant). Non, non, non. Avec Kitano, les scènes de combat sont brèves et efficaces. Pan t'es mort, ou plutôt dans ce film-ci, kouïc, t'es mort. "couper" prend ici un tout autre sens. Les membres s'envolent, les corps sont tranchés ou transpercés. Un seul coup suffit, à la rigueur deux dans les cas difficiles. Cela n'empêche pas d'esthétiser la chose, au contraire. On peut aussi s'attarder brièvement sur les corps nageant dans leur sang. Kitano peut même nous montrer le corps en nous épargnant la violence. En tout cas, il n'y a pas de mensonge sur la nature brutale, définitive et irréversible de cette violence. Pas besoin d'infantilisation du public. C'est pourquoi dans ce film les attitudes martiales sont vraies. Et quand chevalerie il y a, elle est vraie aussi -- dans sa grandeur, comme dans sa décadence, et dans sa fin funeste. C'est ainsi que Kitano a l'ambition d'en finir le héros classique, juste après lui avoir rendu hommage en le montrant dans sa vérité.

Je ne puis m'empêcher d'ajouter à cette recension un commentaire libéral sur le sujet du film. Il est clair dans ce film que les yakuza ne font que racketter les travailleurs en échange d'une "protection" qui n'est que le fait de ne pas se faire tabasser ou trucider -- quand ils ne vont pas carrément assassiner des braves gens pour les dépouiller. En plus du racket proprement dit, ces bandits fournissent effectivement des services (le jeu, la prostitution, le crédit, etc.), mais ne le font qu'à titre onéreux, enchéri par leur monopole; ils ne fournissent pas tant des services particuliers pour lesquels ils seraient indispensables qu'ils ne contrôlent ces services pour les enchérir et en vivre comme parasites. Mais pour en venir à mon point, je rappellerai qu'en toutes lesdites activités, ils ne diffèrent aucunement des beaux seigneurs bien éduqués avec leur cour de nobles chevaliers et de belles dames. La différence est que le daimyo, ou son remplaçant le gouverneur impérial, a effectivement réussi son coup et obtenu un monopole régional incontesté au grand jour, là où les yakuza vivent dans l'ombre et se font encore une guerre perpétuelle pour obtenir et asseoir un monopole local. D'où la seule différence entre le racket violent et irrégulier des uns, et l'impôt établi et régulier de l'autre. Un administrateur politique, c'est un mafieux parvenu.

Pour conclure, quant à la réinterprétation d'un standard par Kitano, mon verdict est que Dinah Washington ne remplace pas Ella Fitzgerald ni Sarah Vaughn, que Prokofiev ne remplace pas Mozart ni Tchaikovsky. D'une certaine façon, leur oeuvre n'est que sous-produit, inférieure aux originaux, et perdant tout sens sans ces originaux; mais d'une autre façon, ils sont les continuateurs de ces originaux, et y sont supérieurs, repoussant les limites de l'art. La tradition est un processus progressif, où le classique s'enrichit de l'original autant que l'original se nourrit du classique. "Les anciens nous ont volé toutes nos idées" disait Mark Twain!

Tags: art, fr, japan, memories, movies, quotes, recommendation, storytelling
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