October 21st, 2014

eyes black and white

Opposition d'opinion

Deuxième Loi du Désaccord selon Faré: J'ai raison, d'où il s'ensuit que ceux qui ne sont pas d'accord avec moi sont ou bien (1) malhonnêtes, (2) stupides, ou (3) fous (ces choix ne sont pas exclusifs). Cette loi universelle vaut pour toute valeur de "moi", y compris "vous".

J'ai beaucoup appris de François Guillaumat; nombreuses sont les confusions économiques qu'il a élucidées, les notions bancales qu'il a redressées, et les mystères qu'il a percés, grâce à sa précision conceptuelle aussi rare que remarquable. Et c'est parce que je respecte ses travaux et en recommande souvent la lecture que je tiens à éclaircir certains points sur lesquels je crois qu'il se trompe. Il se trouve que ces points semblent tous avoir pour origine la religion: François Guillaumat est catholique, je suis athée. Je prendrai comme point de départ cet entretien qu'il a accordé à l'excellent Grégoire Canlorbe (parties I, II, III).

François Guillaumat emploie fort à propos l'argument ontologique pour montrer l'existence d'une entité éternelle incrée; mais il a tort de critiquer Ayn Rand comme étant incapable d'appliquer proprement cet argument: il correspond exactement à ce que Rand exprime par l'expression "l'existence existe". Notons toutefois que l'argument est moins simple qu'il n'y paraît, vu qu'une notion d'existence non contrainte mène à de nombreux paradoxes comme le paradoxe de Russell, qui sont généralement résolus en introduisant des types, ou des hiérarchies infinies d'univers avec autant de notions distinctes d'existence — d'où la validité a priori de l'argument de régression infinie. Il existe sans doute d'autres façons d'éviter de tels paradoxes, mais charge est à celui qui avance un tel argument de montrer que sa méthodologie ne mène pas à une contradiction prévisible. Mais faisons pour l'instant abstraction de la façon dont de tels paradoxes sont évités, et supposons que l'argument mène effectivement à un concept valide.

Il n'est pas nécessairement incorrect de prendre cet argument comme définition du mot "dieu" (notons toutefois que l'argument ontologique n'établit pas d'unicité du concept dénoté). L'erreur, que Spinoza a fait bien avant François Guillaumat, est de définir plusieurs concepts, de les appeler chacun "dieu" dans le contexte de sa définition, puis de les identifier abusivement dans un autre contexte de par l'usage du même mot, alors même qu'il s'agit de concepts bien distincts faisant partie de catégories disjointes. Ainsi, identifier ce "dieu" qui existerait par définition au Yahveh des Juifs, au Kronos des Grecs, au Mummu des Mésopotamiens, au Aton égyptien ou à Amon dans une cosmogonie égyptienne rivale, au Yggrasil scandinave, au Ometeotl aztec, au Brahma hindou, etc., ou avec une autre entité hypothétique qui aurait des caractéristiques spécifiques comme une personnalité, le moindre souci pour la destinée humaine, le choix de certains prophètes, etc., est un abus qui n'est aucunement justifié.

L'argument de Guillaumat sur le changement ignore la notion d'entropie, qui peut augmenter localement dans un sous-système ouvert quand bien même elle décroît dans un univers fermé, par exemple, en profitant du soleil, source fossile et tarissable d'énergie et de néguentropie. Son argument ignore aussi la notion d'émergence dans un tel système local pompant énergie et néguentropie d'une source proche — lire les classiques de Daniel C. Dennett (Consciousness Explained) ou Douglas Hofstadter (I am a Strange Loop) pour une présentation du concept d'émergence. Ou voir des vidéos comme celle-ci pour la voir à l'oeuvre. Donc, oui le changement existe, oui l'information humaine est créée et est effectivement un phénomène primordial — mais cela n'implique pas l'existence d'un dieu personnel, etc. Le seul "dieu" nécessaire pour expliquer l'énergie et la néguentropie qui alimentent la vie terrestre, c'est le soleil (que de nombreux peuples ont effectivement adoré comme un dieu).

Je n'ai certes pas la prétension de convaincre François Guillaumat: "Il est inutile de chercher à détromper par la raison un homme d'une idée qu'il n'a pas acquise par la raison." ("It is useless to endeavour to reason a man out of a thing he was never reasoned into", citation attribuée à Jonathan Swift, mais Google Books ne la trouve pas dans l'oeuvre de Swift, et la plus ancienne publication de la formule est dans "The Economist" du 12 avril 1856, Volume XIV p. 392, qui mentionne un "Dean Swift" qui est sans doute Jonathan Swift, mais qui semble être au mieux une paraphrase ou un résumé, et pas une citation). Comme la plupart d'entre nous, François Guillaumat a adopté la religion de sa famille, (moi la non-religion de la mienne), et comme chacun d'entre nous, il croit avoir la chance d'avoir été élevé dans la bonne, contrairement à la grande plupart des autres humains, et peut ratiociner pourquoi en effet il a raison (et moi de même). Qui a raison dans ces croyances reçues et leurs ratiocinations ultérieures? Qui reste prisonnier d'idées-virus? Comme tout le monde, il croit avoir raison. Comme tout le monde, je crois avoir raison. Comme dans chaque opposition d'opinion, au moins l'un de nous deux a tort.

Mais quant au libéralisme, ni l'un ni l'autre ne l'avons reçu de nos familles; comme un grand nombre d'intellectuels libéraux européens, nous avons dû le re-découvrir, le re-construire, par des efforts intellectuels indépendants, avant même d'avoir lu le moindre auteur libéral. Ceci écarte au moins cette suspicion de partialité atavique vis à vis de nos convictions libérales communes; et l'indépendance de ces reconstructions indique même qu'il y a sans doute une réalité commune sous-jacente à ces idées: nous affirmons que cette réalité est une description fidèle des principes de l'action humaine; d'autres, socialistes, pourront prétendre qu'il s'agit d'un dérangement mental commun — et là encore, entre libéraux et socialistes, au moins l'un deux groupes a tort et est victime ou d'idées-virus ou de problèmes structurels dans leur intellect voire des deux (l'un par l'autre).

Une des forces de François Guillaumat est sa volonté d'élucider non seulement les erreurs économiques et philosophiques qui contribuent à la destruction de la civilisation (ideas have consequences nous disait Ayn Rand), mais aussi les causes de ces erreurs, les mécanismes de leur transmission. Comme le disait Claude Bernard: «Il ne suffit pas de dire: "je me suis trompé"; il faut dire comment on s'est trompé.» Cela, François Guillaumat l'a bien compris — or cela représente pour la Philosophie la même révolution que la théorie de la preuve a apporté en Logique: ne compte pas tant une seule Vérité totale inatteignable que les moyens épistémologiques d'atteindre correctement des vérités partielles et les sophismes à éviter qui nous en détournent. Malheureusement, nul n'a encore découvert comment transformer la connaissance de ce mal en remède, sauf peut-être comme vaccin pour les lecteurs qui liraient ces explications avec un esprit sain avant d'avoir été victimes des idées-virus parasites. Mais je suppose que c'est déjà quelque chose.