April 25th, 2004

eyes black and white

Impermanence des choses, permanence des processus

Je ne sais si c'est à cause des catastrophes naturelles et artificielles récurrentes (tremblements de terre, tsunami, incendies, guerres, impôts), mais la culture japonaise semble avoir développé un sens de l'impermanence des choses. Les plus belles constructions sont condamnées par le passage des ans, et leur lot de catastrophes, à moins d'être constamment renouvelées par une activité humaine permanente. Les biens matériels ne valent rien sans entretien constant, et le premier de tous les capitaux est le capital humain, celui qui permet la recréation continuelle de toutes les richesses. La seule constante est le changement; que ceux qui rêvent d'un monde stationnaire se le tiennent pour dit.

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Le secret du miracle japonais

Ces bâtons lumineux omniprésents -- sont-ce des sabres laser, armes des samouraïs d'aujourd'hui? Non, ce sont des outils de signalisation, rendant bien visibles les travailleurs opérant sur la voie publique: bétonneurs et tireurs de ricksaw aussi bien que portiers et agents de la circulation. Et ces moines mendiants, qui se tiennent immobiles des heures durant, psalmodiant sans cesse les mantras maintenant leur esprit dans un abrutissement permanent, leur grand chapeau rond porté bas, cachant leurs yeux, protégeant ainsi leur superstition mystique d'une confrontation avec le monde réel -- ces bonzes, donc, dont le doigt invite d'un mouvement peu ample mais ostensible à remplir leur sébille, suscitent-ils les dons considérables qui furent nécessaire à l'érection de ces temples omniprésents rivalisant en gigantisme? Non, ils récoltent surtout les flashs des touristes amusés.

Quel spectacle réjouissant! quel progrès! les samouraïs, bonzes et autres scélérats armés d'épées et de mensonges sont devenus obsolètes, des reliques du passé, des curiosités, tout juste bons à être exhibés aux touristes aussi bien domestiques qu'étrangers. Des éléments allogènes dans cette nation même qu'ils dominaient autrefois par la terreur et son inséparable abrutissement. Les prédateurs déphasés et remplacés par les producteurs -- là réside la source nécessaire et suffisante du miracle nippon.

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Enjoy Japan

Le soir entre sept et neuf heures, les rues des quartiers animés sont pleines de japonais et japonaises qui sortent et sont ouverts à la rencontre. Mais bien vite, la rue n'est plus qu'un lieu de transit, toute l'action se passant à l'intérieur -- l'intérieur de quoi? Difficile à dire, pour un gaijin. De nombreux bars tout petits; à l'étage, des bars à hôtesse, des jeunes gars en complet racolent à l'entrée, encadrant parfois une ou deux hôtesses sur le trottoir.

Au cas où vous votre guide l'aurait omis, un bon plan à Kyoto pour qui parle anglais mais pas japonais est le club Metro, un peu excentré (prix immobiliers obligent) mais facilement accessible, sortie 2 de la station Mutaramachi ligne Keihan. La piste est complètement pleine de onze heures au matin. Bonne musique. Surtout des étrangers, mais quelques japonaises intéressantes (et une seule suffit).

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Karma de l'esthétique

Dans le vieux Kanazawa, visite de vieilles habitations préservées. Une pharmacie. Que valait la médecine japonaise au XIXème siècle? Sans doute mieux que rien -- au moins dans quelques cas. La demeure d'un grand samouraï. Son jardin sublimement entretenu -- esthétique aristocratique de la contrainte et de la torture. Le commerçant qui s'enrichit par l'échange volontaire avec ceux dont il sauve les vies, le parasite qui s'enrichit par le rançonnage sanglant de ceux dont il détruit les vies -- le karma est en piètre équilibre.

Mais l'équilibre karmique évolue positivement: L'esthétique traditionnelle japonaise, avec ses arbres torturés, ses arrangements contre-nature, sa fascination pour la mort sanglante, son culte de l'homme qui n'a rien à perdre, est en relation directe avec la domination brutale des samouraïs. Les esthétiques contemporaines sont aussi en relation avec la libération sociale et les contraintes qui demeurent. L'atmosphère étriquée d'un manque chronique de place, les lignes droites des murs et fenêtres qui cadrent maintenant le milieu urbain, les sentiments contenus dont l'expression artistique est maintenant explosion violente virtuelle plutôt que surenchère de subtilité, le charme de l'uniforme des collégien(ne)s, l'érotisme de la suggestion quand l'explicite est censuré, la bande dessinée comme moyen d'expression populaire, la pression sociale pour la réussite scolaire, les difficultés de communication entre les sexes, la technologie intégrée au quotidien sans confrontation, la complexité des multiples écritures tantôt atomiques tantôt combinatoires, toujours graphiques, etc., tout cela est cohérent avec l'évolution de l'art japonais actuel, son style mignon outrageusement enfantin, ses héros semi-robotiques, ses dessins expressionnistes, sa fuite dans le virtuel.

Que la libération (certes incomplète) des japonais ait ainsi révolutionné aussi rapidement toute la mentalité et jusqu'à l'esthétique de tout un peuple, sans pour autant sacrifier les meilleurs traits du passé (discipline, propreté, importance du processus et non du seul résultat visible, continuité entre technologies passées et futures, etc.), voilà qui présage heureusement de toute libération politique: il n'y a pas à avoir peur que le peuple ne suive pas le progrès -- car par définition, une fois libre, c'est lui qui mène le bal; plus précisément, chacun est libre, et si la résultante de loin semble chaotique, c'est qu'elle est adaptée dans le détail à la complexe diversité des préférences exprimées par des millions d'individus.

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Religious Monuments Explained

This big statue is an idol dedicated to superstition. This primitive piece of art symbolizes primitive proto-thinking. This altar was erected in homage to gullibility. These golden jewels are an offering to clerical rapacity. These prayers are a testimony to the brazenness of intellectual frauds. This temple is a memorial to the subjection of the producers to the predators. Its being the finest craftwork that remains from these times is a tribute to the total domination of workers by parasites. These rites are a deathing tradition of mindless subservience being kept undead. This whole religion is a monument to human stupidity — or worse even: to renunciation of humanity and embrace of subhuman lack of rationality.

PS: Sometimes, it's better not to visit monuments of the past while reading Ayn Rand's The Missing Link. And don't get me started on military castles and governmental palaces. These remnants of the past are here to remind us how much progress the human species has achieved since those barbarian times — and how far it still has to go.

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Disrecommendation

The Naoshima contemporary art museum epitomizes this saying by Tom Stoppard:

Skill without imagination is craftsmanship. Imagination without skill is contemporary art.
My! Even my uncle Quoc does better art than this! These pieces are to art as schoolboy jokes are to literature. They may be funny if that's your kind of humor and you've never heard them before, but to present that for art is an insult to intelligence. If it's art you're interested in, don't bother with the exhibits, the only valuable work of art here is the building by Tadao Ando. Now, if you happen to be there already, pay a visit to the annex, open between 12:00 and 13:30; otherwise, you may skip Naoshima altogether, your time will be better spent in some other place. On the other hand, if you're an aesthetic relativist, do go there and relish at the heights of creativity presented there: this way, you'll help keep better places clean from your stench.

As usual, lots of nice people there, sadly mobilized to catter for this joke of an art. I made an encounter with a promising potential, but in which I had a block; I didn't know/want to take the consequence of this block and either unblock or disengage soon enough, but I tried to get the most out of it, and that together with the works of mostly mindless art found there inspired this haiku:

Mind too much unlearn
But don't fall and undermind
You'd burn your time too