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Bastiat était-il libéral? Anarchisme et minarchisme

Bastiat n'était pas libéral et encore moins minarchiste

D'aucuns libéraux aiment à clamer que Frédéric Bastiat, héros de tous les libéraux, était comme eux un minarchiste. Or, non seulement Bastiat n'était pas minarchiste, il n'était même pas libéral. Quoi?

Les libéraux sont unis par leur théorie du Droit qui défend la propriété individuelle et par là délégitime les interventions de l'État dans les affaires humaines. Cependant, parmi les questions qui divisent les libéraux depuis longtemps, il reste celle de savoir si l'État est une institution utile voire nécessaire, ou s'il est par nature une institution parasite aussi nocive que superfétatoire. Selon leur réponse à cette question, les libéraux se rangent alors parmi les "minarchistes", qui réclament un état "minimal" réduit à faire régner l'ordre, et les "anarchistes", pour qui le progrès des relations humaines passe par l'abolition de l'État. Bien sûr, avant de répondre à la question, encore faut-il avoir défini ce qu'on entend précisément par "État". Malheureusement, alors qu'il y a là lieu à un examen conceptuel pour élucider le cœur du débat, d'aucuns préfèrent ressortir l'argument aussi bien d'ignorance que d'autorité selon lequel Bastiat aurait tranché, et pour le minarchisme. Or s'il a tranché, c'est bien en sens inverse!

Car enfin, entendons-nous: nous battons-nous sur des mots ou sur des concepts? Pour ce qui est des mots, non seulement Bastiat ne s'est jamais réclamé du "minarchisme", mais si tant est qu'il fait jamais mention de "libéralisme" dans son œuvre, c'est pour se prononcer explicitement contre le libéralisme! En effet, le premier mot n'existait même pas à l'époque, le débat auquel il répond ne faisant pas encore fureur. Le second mot existait, mais n'avait pas de sens bien précis, sinon d'être un mot fédérateur pour de nombreux opposants à l'ancien régime, dont les idées variaient notamment dans chaque pays, et plus encore d'un pays à l'autre. En France, plus spécifiquement, "libéral" n'avait de sens bien défini qu'en s'appliquant au parti du même nom et aux thèses qu'il avançait; or, les libéraux, à travers notamment leur tête de file, Adolphe Thiers, ne défendaient de libertés que celles qui les arrangeaient; et c'est à cette occasion que la seule mention de "libéralisme" dans l'œuvre de Bastiat en est une ferme dénonciation.

Le sens changeant des mots

Le terme que Bastiat revendiquait haut et fort était celui d'économiste, s'attachant ainsi à une tradition qui depuis son origine avait pour objet l'étude des interactions mutuellement volontaires entre humains et la dénonciation de l'intervention de l'État, c'est-à-dire de la violence irresponsable, dans ces affaires humaines. Ce mot correspond bien à ce que nous entendons aujourd'hui en France par "libéral", et si nous devions arguer non pas sur les mots, mais sur les concepts, alors Bastiat était sans aucun doute un "libéral" au sens actuel, et sans conteste l'un des plus grands et des plus aimés parmi nous. Cependant, notons comme les mots "économiste" et "libéral" ont tous deux évolués depuis la moitié du XIXème siècle, pour prendre un sens fort différent de celui que chacun avait alors: depuis qu'à la fin du XIXème siècle les États ont fondé des chaires d'"économie" dans leurs universités pour faire la propagande étatiste, le mot "économiste" suggère de nos jours quelqu'un qui manipule des statistiques pour fournir des justifications aux spoliations étatiques. Quant au mot "libéral", il n'a actuellement de sens bien défini en France que parce qu'un opprobre général en réserve l'usage sérieux aux seuls héritiers de cette école anciennement appelée "économiste", qui a adopté ce nom déserté par tous les politiciens, leurs propagandistes professionels les "journalistes" et autres spécialistes du détournement de langage, qui ne s'en servent aujourd'hui que comme invective vide de sens. Dans d'autres pays, où le mot ne fait pas autant repoussoir, son sens à la fois est plus flou et ne couvre pas les mêmes concepts, au point qu'aux États-Unis où il est ouvertement revendiqué par une large fraction de la population, son sens actuel est à l'opposé diamétral, signifiant plus ou moins la même sens que "socialiste" en France: une sensibilité dite "de gauche", réclamant davantage d'action de l'État, moins de libertés économiques, un relâchement des mœurs encadré par une mainmise bureaucratique sur la santé, etc.

Qu'entendons-nous par "État"?

Donc, si nous devons débattre des concepts, il faut examiner ce que l'on entend par le mot "minarchiste", avant de prétendre en affubler Bastiat. Ainsi, un libéral respecté et respectable m'affirme sa thèse dite minarchiste selon laquelle "L'objet de l'État est de protéger les droits naturels des individus". Mais de quoi parle-t-on? S'agit-il de décrire le phénomène historique connu sous le nom d'État, où une organisation état-blit un monopole de la violence sur un territoire, la conquête, l'usurpation, et le meurtre de masse? Depuis quel jour béni cet État, de criminel et archi-nuisible ennemi du peuple, a-t-il changé du tout au tout et s'est-il mué en bénéfique ami de la société? Identifions ce moment historique, et célébrons-le! Était-ce sous H'ldw'gh, chef des Francs, connu pour avoir dépeuplé des villes entières? Était-ce sous la Terreur de Robespierre? Sous la botte de Napoléon? Sous Pétain? Est-ce que de Gaulle fut notre sauveur, ayant magiquement transformé l'État d'un magistral coup de képi? Non, non, non et non. À aucune de ces "révolutions" l'État n'a changé de nature; il n'a changé que de mains. Certes, il s'est adapté au progrès technique et moral, il a affiné les méthodes de ses rapines, élaboré sa propagande, éliminé certaines mesures oppressantes qui ne rapportaient plus pour en adopter d'autres qui lui rapportent davantage. Il n'en reste pas moins en toutes ses activités et à tout instant, un parasite qui draine les ressources de la société au bénéfice de ses agents.

Si la protection des droits individuels est aux antipodes de l'action historique du phénomène "État", l'affirmation selon laquelle l'État est censé défendre ces droits est-elle un énoncé valide d'un point de vue prescriptif plutôt que descriptif? Fort bien, mais à qui ou quoi cette prescription s'applique-t-elle? Cette prescription prétend-elle s'appliquer au phénomène décrit précédemment? Mais par quelle magie attend-on d'un monopole violent qu'il fasse soudain le contraire de ce qui constitue tout à la fois son principe de base, la condition de sa survie, et l'intérêt de ses agents? Autrement dit: les libéraux, combien de divisions? D'ailleurs, s'il existait une force humaine supérieure capable de renverser un État donné, les détenteurs de ladite force possèderait de facto le monopole précédemment détenu par l'État renversé. Changement de main, pas de nature. Ils auraient beau abdiquer, le sceptre serait ramassé par d'aucun militaire moins hésitant à s'en saisir et en user, quitte à ce que le territoire soit divisé entre belligérants rivaux. Autrement dit, pour reprendre Mencius Moldbug, il y a conservation de la souveraineté. La seule façon par laquelle l'intérêt des détenteurs de chaque once de pouvoir politique subséquent soit aligné avec l'intérêt des citoyens sous leur autorité respective est que l'État statique et centralisé ait été atomisé en un magma dynamique de petites entités chacune réduite à un seul individu, auquel cas nul ne se verrait accorder de monopole de la violence sur autrui — et cette collection de souverainetés individuelles constituerait ni plus ni moins que la solution "anarchiste". Un réseau décentralisé de souverains armés peut-il résister à une organisation centralisée d'oppression bureaucratique? Comme le remarquerait aussi Moldbug, la possibilité future d'un tel résultat (et son impossibilité actuelle) est une question de technologie militaire plutôt que de philosophie juridique.

Une autre façon de prendre cette prescription, c'est comme une définition de ce qu'on entend ou voudrait entendre par "État", un deuxième sens du mot, bien distinct du premier sens de monopole de la violence, comme phénomène historique ou comme concept juridique. L'État en ce sens serait une institution utilisant effectivement la violence pour protéger les droits naturels de l'individu, indépendemment de son organisation, de son histoire, etc. Mais alors, en ce sens, l'État n'existe pas, n'a jamais existé, n'existera jamais, et ne peut pas exister, à moins encore une fois d'être réduit à des confédérations de souverainetés individuelles; car seuls les individus, en déployant volontairement leurs propres resources, peuvent chacun se défendre sans violer le droit d'autrui dans l'opération; tout transfert forcé des resources de l'un pour protéger l'autre serait ipso facto une violation des droits du premier et donc de la prescription définitionnelle. La réalité elle-même est anarchiste, et l'étatisme, minarchiste ou pas, est une chimère: Le concept d'État qui a ce sens prescriptif est à l'opposé du concept d'État qui a le sens descriptif précédent.

Ce que Bastiat n'a pas dit

Ayant visité les concepts, revenons à Bastiat. Mon interlocuteur cite donc à l'appui de sa thèse "minarchiste" le dernier paragraphe de l'État: "Quant à nous, nous pensons que l'État, ce n'est ou ce ne devrait être autre chose que la force commune instituée, non pour être entre tous les citoyens un instrument d'oppression et de spoliation réciproque, mais, au contraire, pour garantir à chacun le sien, et faire régner la justice et la sécurité." Il s'agit clairement d'un énoncé prescriptif, dont le lien avec le phénomène historique est explicitement mis en doute; plus encore, ce paragraphe intervient à la fin d'un long pamphlet où Bastiat dénonce systématiquement l'État, aussi bien le phénomène historique de monopole de la violence que le mythe universellement propagé par ses propagandistes que le bilan par principe nécessairement négatif ou nul des actions d'un tel monopole. Bastiat en appelle à l'institution d'un concept qu'il définit prescriptivement dans cette même phrase, à l'opposé radical de la réalité de l'État dont il fait la description fort peu glorieuse dans tout le reste de cet essai.

Deux concepts opposés dans un même mot, voilà qui porte à faire des confusions et contresens graves plutôt qu'à donner des conseils efficaces. Mais à aucun moment, Bastiat ne confond les deux sens du mot "État", pour attribuer à l'un des deux concepts une des propriétés de l'autre; à aucun moment il n'est amené aux contresens que cette confusion engendre à profusion chez des esprits moins clairs qui se proclament alors "minarchistes". Donc, si Bastiat n'a pas eu la présence d'esprit ni la discipline intellectuelle d'introduire une distinction lexicale entre État monopole de la force et État institution de défense des droits, il semble avoir fort bien distingué les deux concepts dans ses arguments; et il n'a jamais présagé des formes idéales ou même possibles que pourrait prendre une telle institution de défense des droits — et en particulier sur la présence ou non d'un monopole légal.

Ne reprochons pas à Bastiat de n'avoir pas éclairci cette opposition conceptuelle quand la question n'était pas posée à l'époque, n'ayant semblé le sujet le plus pertinent à débattre ni pour ses prédecesseurs ni pour ses successeurs immédiats. Bastiat a été un innovateur en de nombreux points; sa carrière écourtée l'empêcha de l'être sur davantages. Il nous donc faudra attendre Albert J. Nock et son livre de 1935 "Notre ennemi, l'État" pour trouver un auteur qui distingue explicitement par le mot "État" le monopole de la violence et le mot "Gouvernement" l'organisation de défense des droits individuels; mais ni cette nomenclature ni aucune autre d'ailleurs n'a jamais été largement adoptée, précisément parce que les idées libérales n'ont pas voix au chapitre.

Rendre à Bastiat ce qui est à Bastiat

Après avoir éclairci ce que Bastiat n'a pas dit en faveur de l'État, peut-on trouver ce qu'il aurait dit sur le concept d'anarchisme? Nous savons de par son échange avec Proudhon que le mot pas plus que le concept ne lui faisait peur, et qu'il savait à la fois célébrer ce que Proudhon incluait de liberté dans le mot et rejeter ce qu'il y incluait de socialisme. In fine, Bastiat ne s'est pas prononcé explicitement sur un concept d'anarchisme séparé des idées socialistes, qui ne fut pas mis au débat, et qu'il ne jugea jamais comme le plus pressant à offrir. Toutefois, nous possédons des signes sûrs que s'il avait une opinion sur ce concept, elle n'était pas celle d'un rejet radical. En effet, Gustave de Molinari, jeune collaborateur et ami proche de Bastiat, dans la onzième de ses "Soirées de la rue St Lazare" de 1849, distinguait explicitement d'une part le concept de gouvernement comme organisation fournissant des services de sécurité et d'autre part le concept de monopole sur de tels services de sécurité, par opposition à un "gouvernement libre"; et il dénonçait ce monopole comme porteur d'injustice autant que d'inefficacité. Or, Bastiat, qui a très certainement lu ces "Soirées" voire en a discuté le contenu avec Molinari, non seulement n'a pas dédit Molinari après coup [PS: si, il l'a fait — voir plus bas], mais fin 1850, sur son lit de mort, déclarait clairement Molinari comme étant son successeur intellectuel. [PS: je trouve bien des traces d'une telle affirmation, mais une recherche dans les sources primaires ne révèle rien, et il faut donc la considérer comme une rumeur infondée.] Si tant est que Bastiat aurait été "minarchiste" plutôt qu'"anarchiste", il n'a donc pas jugé cette divergence d'opinion comme assez importante pour mériter de déshériter Molinari.

Prétendre de Bastiat qu'il était minarchiste est donc un mensonge éhonté. Non seulement Bastiat ne s'est pas explicitement prononcé sur la question, mais il n'a pas jugé la question assez importante ou urgente pour qu'il lui soit à propos d'en débattre publiquement. Tout indique qu'il avait des sympathies anarchistes, sinon des convictions bien nettes à ce sujet. Il faut une certaine dose de mauvaise foi pour mettre dans la bouche d'un mort le parti-pris d'un débat qui n'existait pas à son époque, et sur lequel les seuls indices disponibles semblent indiquer qu'il aurait pu pencher en sens inverse. Laissons à Bastiat ce qu'il a dit et ce qu'il n'a pas dit, les concepts qu'il a su distinguer par des explications claires et ceux qu'il n'a pas su séparer par des noms distincts. Et surtout, débattons des concepts plutôt que des mots. Fi des étiquettes — aux idées!

PS: Une recherche plus approfondie montre que Bastiat était présent lors de la réunion de la Société d'Économie Politique du 10 octobre 1849 où ce chapitre du livre de Molinari fut discuté. Le passage pertinent est celui-ci:

M. Coquelin ayant pris pour point de départ de la discussion l'opinion de M. de Molinari (qui pense que, dans l'avenir, la concurrence pourra s'établir entre des compagnies d'assurance, capables de garantir la sécurité aux citoyens qui seraient leurs clients), a fait remarquer que M. de Molinari n'avait pas pris garde que, sans une autorité suprême, la justice n'avait pas de sanction, et que la concurrence, qui est le seul remède contre la fraude et la violence, qui seule est capable de faire triompher la nature des choses dans les rapports des hommes entre eux, ne pouvait pas exister sans cette autorité suprême, sans l'État. Au dessous de l'Etat la concurrence est possible et féconde; au dessus, elle est impossible à appliquer et même à concevoir.

M. Bastiat a parlé dans le même sens que M. Coquelin; il croit que les fonctions de l'Etat doivent être circonscrites dans la garantie de la justice et de la sécurité; mais, comme cette garantie n'existe que par la force, et que la force ne peut être que l'attribut d'un pouvoir suprême, il ne comprend pas la société avec un pareil pouvoir attribué à des corps égaux entre eux, et qui n'auraient pas un point d'appui supérieur. M. Bastiat s'est ensuite demandé si l'exposé bien net bien clair et bien palpable de cette idée, que l'État ne doit avoir d'autre fonction que la garantie de la sécurité, ne serait pas une propagande utile et efficace en présence du socialisme qui se manifeste partout, même dans l'esprit de ceux qui voudraient le combattre.

Il ne semble pas que Molinari ait été présent ce soir-là pour défendre ses idées, et nous n'aurons donc pas de véritable débat dans lequel Bastiat aurait pu ou maintenir ou abandonner sa position minarchiste après éclaircissements.

Mais en tout état de cause, Bastiat était donc bien minarchiste. Et ma foi j'ai eu tort de mettre en doute le minarchisme de Bastiat, et d'accuser mes contradicteurs d'ignorance. Dont acte. Mea culpa.

Cependant, cela fait un bien mauvais argument d'autorité: par le même argument, on prendrait aussi bien Bastiat comme autorité pour justifier la religion catholique qu'il admettait suivre sans discuter ce qui le dépassait.

Car l'important, ce sont les concepts et pas les mots. Et la contribution de Bastiat est une bien mauvaise référence en faveur du minarchisme, puisqu'elle consiste en tout et pour tout (1) de l'incompréhension avouée de la structure d'un marché libre, (2) de la confusion entre suprématie de fait a posteriori et monopole de droit a priori, et (3) de la croyance en ce que l'État serait "un point d'appui supérieur", le fait d'anges supérieurs à la société, plutôt qu'un phénomène interne à la société des hommes, violence sociopathe exercée par la lie de cette société, exonérée de toute responsabilité civile et pénale.

Comments

Giovanni Arnaudeau fait remarquer que dans une lettre à Lamartine, Bastiat se réclame explicitement d'une "école économique ou libérale" (italiques dans le texte original). Ce qui contre-balance sa harangue contre le "parti libéral" (italiques aussi dans l'original) dans son pamphlet sus-cité, "Baccalauréat et Socialisme". Bref, déjà à l'époque, les politiciens prétendument libéraux trahissaient les idées libérales.
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