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Atlas laisse tomber

Quand je découvris Atlas Shrugged d'Ayn Rand (grâce à Jacques de Guenin), je fus estomaqué. Je me dis que si un tel livre n'existait pas, il aurait fallu l'inventer. Tellement étranger à la pensée unique française dans laquelle j'avais si longtemps baigné, plein d'un sens de la vie si réjouissant au milieu de la mort cérébrale ambiante. J'inventai une mélodie triomphante que j'imaginais être le thème du Concerto pour Piano n°5 de Halley.

J'aurais aimé partager cette oeuvre avec des amis et membres de ma famille, mais me heurtais à l'absence de traduction française de cette oeuvre pourtant culte: dans les années 1950, un éditeur avait acheté les droits et commencé une traduction, mais elle était d'une qualité pire que médiocre, et Rand révoqua les droits. Nul n'osa s'y lancer pendant une cinquantaine d'année. Un groupe d'amis commença il y a une dizaine d'année mais n'arriva pas à acquérir les droits; une amatrice compléta récemment une traduction, qu'elle publia librement sur Internet, mais là encore sans le sceau officiel des détenteurs de droits — fort susceptibles sur ce point — et pour un résultat d'une qualité littéraire peu satisfaisante à mes yeux. Il y a quelques années, un entrepreneur américain racheta les droits et confia la traduction à une professionnelle, dont la version, que j'attends avec impatience, devrait dit-on prochainement paraître aux Belles Lettres.

Je ne sais pas sous quel titre paraîtra cette traduction. Toutefois, j'espère que la nouvelle édition aura abandonné le titre affreux de la traduction précédente, "La Révolte d'Atlas", et en aura adopté un meilleur.

Étant considéré les précédents en français, italien, espagnol, etc., le titre "la révolte d'Atlas" n'est effectivement pas extravagant. Mais si je veux bien admettre qu'il n'est pas évidemment incompétent — je le trouve bien pire: médiocre. Et pas du tout à la hauteur du monument d'Ayn Rand.

D'abord, dans le roman Atlas ne se révolte pas: il fait la grève. Il n'essaie pas de renverser l'Establishment — il le laisse s'écrouler de lui-même. Cela est d'autant plus notable que le pouvoir que possède "Atlas" n'est pas le pouvoir de lutter (i.e. détruire), mais celui de créer — nonobstant les exploits à petite échelle de Ragnar Danneskjöld et le sauvetage ponctuel de John Galt.

Le mot "révolte" en français a de forts sous-entendus d'opposition violente. Quand j'imagine un Titan comme Atlas portant le Monde, je me dis qu'une manifestation violente ne saurait prendre plus d'une phrase: Paf, une baffe et c'est fini. Aussi, l'idée qu'Atlas ait même besoin de se révolter, et qu'une telle révolte prenne plus de mille pages, me paraît complètement grotesque. Du coup, le titre "la révolte d'Atlas" me suggère plutôt les fantasmes d'un adolescent attardé qui ne se rendrait pas compte du ridicule de ses rodomontades.

Alors si on veut être correct, il ne faut pas dire qu'Atlas se révolte, mais qu'il fait grève. "Atlas fait grève", c'est bien mieux — et dans le pays de la grève qu'est la France, ça sonne juste. Une grève peut durer longtemps sans présumer de la faiblesse du gréviste; tout au contraire c'est parce qu'il est plus fort qu'Atlas peut tenir plus longtemps que l'Establishment. La grève n'implique pas de violence et n'a pas de tel sous-entendu par défaut — quand des gens honnêtes font grève (i.e. quand il ne s'agit pas des syndicats de services "publics" monopoleurs), il est d'ailleurs entendu que la violence est d'habitude le fait de l'Establishment, qui est en son tort. Le titre "Atlas fait grève" est donc correct, avec les bons sous-entendus. Mais je pense qu'on peut faire encore mieux.

Je propose "Atlas laisse tomber".

D'abord le titre est plus subtil. Quand on lit "Atlas Shrugged", il n'est pas du tout évident de suite qu'il s'agit de grève, alors que "Atlas fait grève" mange le morceau (et "la révolte d'Atlas" trompe).

Ensuite, "Atlas laisse tomber" est un jeu de mot à plusieurs titres.

Il y a bien sûr le jeu de mot entre "laisser tomber" au sens littéral ou au sens figuré. Dans le premier sens, littéral, ou en ce cas-ci, allégorique, il s'agit d'un fardeau que l'on cesse de porter, et qui délaissé par son support nécessaire s'écroule sous son propre poids — c'est exactement ce qui arrive au monde autour de l'héroïne Dagny. Au sens figuré, il s'agit de faire son deuil d'un attachement affectif — ce qui est exactement le trajet émotionnel de Dagny. Ces deux sens sont présents dans le titre "Shrugged", et c'est pourquoi je pense que la traduction est bonne.

Sur le plan sémantique, le titre possède aussi cette ambiguïté volontaire sur la forme descriptive ou normative de la phrase: énoncé de l'action "Atlas (nominatif) laisse tomber (indicatif)" ou appel à la grève "Atlas (vocatif) laisse tomber (impératif)". Ce second sens a beaucoup de valeur pour moi: il permet d'interpeller des créateurs qui se plaignent de l'Establishment en leur disant "Atlas laisse tomber" — expression qui a vocation à devenir un slogan universel, un mème se répandant viralement sur l'Internet, au même titre que "Qui est John Galt?" dans le livre. Le sens de "Atlas laisse tomber" est directement accessible à qui n'a jamais entendu parler du livre, alors que "la révolte d'Atlas" n'aurait de valeur qu'en référence au livre, pour ceux qui en auraient déjà entendu parler. Notons qu'"Atlas fait grève" n'a pas ce double sens car à l'impératif, "fais" prend un "s" plutôt qu'un "t" — par contre "Atlas, en grève" le préserve (mais là encore mange le morceau).

Sur le plan lexical, "Atlas laisse tomber" fait référence à la fois à la culture classique, "Atlas", portant le monde, via un vocabulaire formel et éduqué, juxtaposé de façon détonante à une expression de la vie de tous les jours, "laisser tomber", vocabulaire informel et populaire sans être vulgaire, où comme dans le haussement d'épaules de la version anglaise, l'hommage individuel à la réalité a précédence sur le respect strict des bonnes manières. Formel et informel mis ensemble. La philosophie qui débarque dans le quotidien. L'individu qui refuse de se laisser écraser par les conventions sociales. C'est exactement ça, Atlas Shrugged.

PS: On me fait remarquer que le titre "Atlas laisse tomber" pourrait évoquer de la littérature de gare. Mais le livre parle en effet de trains et de gares, alors il n'a pas à avoir peur de cette dénomination.

PPS: La traduction évoquée est enfin parue, sous le titre de "La Grève". Je trouve ce choix à la fois peu imaginatif et incorrect, parce que "The Strike" (dont "La Grève" est la traduction littérale) fut le titre de travail qu'Ayn Rand utilisa durant une bonne partie de son projet d'écriture, et qu'elle a donc explicitement rejeté quand il s'agit enfin de choisir un titre définitif pour publication.

Comments

Atlas...

tu sais quoi, j'avais pas réalisé... mais... i'm going galt on france!

Ok avec toi pour le titre. Atlas ne se révolte pas, il laisse tomber. Atlas est esclave de sa tâche ceci dit...

Re: Atlas...

"Esclave de sa tâche"? Voici une expression malheureuse. Une tâche n'est pas une personne douée de volonté, de caprices, de désirs et d'intérêts opposés à ceux du putatif "esclave". L'Atlas Randien porte le monde par sa créativité, mais cela ne le soumet pas; au contraire, il aime créer, et est fier que son activité porte le monde y compris ceux qui ne créent pas. S'il reconnaît ses inférieurs comme tels, il n'a pas pour eux d'animosité. Mais il rejette ceux qui voudraient l'empêcher de créer — ceux qui incapables de créer conspirent à détruire ou contenir la création parce qu'elle est création — qui s'opposent à ce qui a valeur morale en tant que telle, pour lui substituer justement l'esclavage des gens de l'esprit par les gens du muscle et de la superstition.
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